Auteur
Augustine Granger Psychologue installée à Rennes en libéral depuis 2003, Présidente de l’IMHERB.
La colère, quelle émotion ?!
Une métaphore intégrative d’hypnose en psychologie : Chateau, Dargon, Colère
Depuis vingt ans que j’accompagne en libéral des hommes, des femmes, des adolescents, des parents, des enfants …. la question des Emotions est centrale dans une grande majorité des cas, car les émotions nous traversent, nous submergent, nous dépassent ….
« Bonjour madame, j’aimerais apprendre à gérer mes émotions » « Augustine, je voudrais comprendre pourquoi la colère m’envahit si souvent » « Je n’arrive pas à gérer mes émotions, aidez-moi » … Voici quelques exemples récurrents de motifs de consultation.
Mais au fait, nos émotions, à quoi servent-elles ? Quels sont leurs mécanismes ?
5 émotions, bons guides, mauvais maitres
Nos émotions sont de petits signaux dans notre corps qui ne durent pas forcément longtemps et qui sont là pour attirer notre attention sur une situation. Nos émotions sont donc personnelles et subjectives, basées sur nos expériences, notre culture, notre personnalité, notre histoire, nos sensibilités …
Il ne sert donc à rien de vouloir les mettre sous le tapis, sans quoi la carpette est bientôt vite trop petite pour contenir toutes les émotions qu’on voudrait ne pas considérer ! Gérer nos émotions, c’est plutôt apprendre à les reconnaître, comprendre ce qu’elles ont à nous dire d’une situation, pour choisir comment réagir, grâce à un relais cognitif.
Nos émotions ne sont pas de bons maitres, dans ce sens qu’elles sont là pour attirer notre attention ; c’est notre cognition qui doit prendre le relais pour gérer les situations.
Replacer les émotions
Avant d’utiliser cette méatphore médiévale du Dragon, il s’agit de replacer nos émotions dans ce qu’elles ont à nous dire .
Le Dégoût est là pour nous tenir à distance des substances toxiques et des maladies. L’appétence que l’on a pour un aliment est à la fois personnelle et cultuelle : de nombreux végétariens n’aiment pas le goût de la viande (dégoût personnel) et la plupart des français ne mange ni sauterelle ni araignée (dégoût culturel). Il revient aux parents de transmettre culturellement et cognitivement un modèle de gestion du dégoût : apprendre aux jeunes enfants à manger des légumes verts, malgré leur consistance parfois peu inspirante pour des tous petits.
La Tristesse est là pour nous parler de nos attachements, à des personnes, à des relations, à des projets. Quand on est triste, c’est qu’on a compris que quelque chose était terminé ou inaccessible, et notre tristesse nous indique notre difficulté à intégrer cela : la tristesse dans le deuil est là pour prendre conscience de la mort de l’Autre, la tristesse suite à une rupture est là pour nous faire réaliser l’impossibilité dans la relation …
Le Joie est là pour nous raconter le goût de la vie et nous donner l’énergie de dépasser les obstacles de l’existence. La joie attire notre attention sur ce qui nous fait du bien, nous fait vibrer intérieurement.
La Peur est une réaction rapide de fuite devant une menace. Quand la menace est concrète (voir en tant que piéton une voiture rouler vers nous à vive allure alors qu’on est sur la chaussée), s’installe une réaction rapide et sensée : tachycardie, hyperventilation, décharge d’adrénaline, néoglucogénèse hépatique … de façon à courir vite vers l’endroit le plus en sécurité (le trottoir le plus proche).
Quand la menace est possible mais pas présente (attraper le Covid, passer un examen), il s’agit de Stress, une réaction de peur anticipée. Si la menace est concrète, présente, envahissante (une agression), se met en place la sidération ou thanatose : la même réaction que la peur à laquelle s’ajoute non pas la fuite mais l’immobilité.
La Peur peut prendre deux autres formes : celle de l’angoisse et celle de la phobie, où se mêlent des menaces possibles mais où la cognition a du mal à se faire une place stratégique.
Enfin vient la Colère, une émotion chaude, agressive, destructrice, ayant pour but de protéger notre intégritié physique, psychique, notre territoire, nos valeurs. La colère nous indique un danger, une menace dans ce qui nous est propre avec l’idée de combattre, de ne pas se laisser faire.
Ce qu’on fait mal de nos émotions
Nos émotions sont de bons guides, mais de mauvais maitres, dans ce sens que lorsqu’elles prennent les commandes à la place de notre cognition, nos comportements ne sont pas des plus adaptés ou stratégiques.
Prenons le dégoût : en mettant côte à côte de la confiture de fraise et une saucisse, l’idée de manger les 2 en même temps peut générer du dégoût, alors que l’association des 2 aliments n’a rien de dangereux. S’il n’y a rien d’autre à manger, au bout d’un moment (plusieurs jours), la cognition devra prendre le dessus sur le dégout, au risque de dépérir.
La tristesse n’est pas un bon maitre non plus : pleurer à la fin d’un week-end entre amis ou en famille, parce que c’était très agréable et qu’il faut retrouver le chemin du travail n’est pas pertinent dès lors que tout le monde est vivant et que d’autres retrouvailles seront possibles.
La joie non plus n’est pas un bon maitre, car se réjouir trop et trop tôt de partir en vacances le matin d’un examen ne permet pas de se concentrer sur l’examen à passer en premier. Les adolescents qui organisent leurs premières fêtes doivent vite apprendre à ne pas se laisser envahir par la joie de l’événément à venir pour envisager aussi tous les désagréments qui vont avec les fêtes (ceux qui boivent trop, ceux qui viennent sans avoir été invités, ceux qui ne respectent pas les lieux … ).
La peur n’est pas bon maitre dans le sens où refuser de passer le bac parce qu’on a peur n’est pas une solution adaptée. À ce titre, à force d’inciter les jeunes à avoir peur de tout et de l’avenir, un certain nombre d’entre eux ne veut pas grandir, souhaitant le plus possible reculer l’entrée dans la vie adulte qui semble si compliquée.
Nombre d’angoisses semblent ainsi dissimuler des questions existentielles basées sur la peur de ne pas être à la hauteur des obstacles de la vie : angoisse du jeune diplômé, angoisse des parents d’enfants turbulents ou d’adolescents … . D’autres interrogent la dysharmonie qu’il peut y avoir entre nos valeurs, nos principes et notre réalité; ce que l’éco-anxiété révèle.
Quant à la colère, elle peut facilement dépasser, envahir … et être déportée. Comme le dit Aristote : « N’importe qui peut se mettre en colère, c’est facile, mais être en colère contre la bonne personne, dans la bonne mesure, au bon moment, pour le bon but et de la bonne manière – cela n’est pas facile »
Ce qu’on peut bien faire de nos émotions, en devenant leur maitre
Notre cognition nous permet de nous adapter avec stratégie, d’avoir une vision d’ensemble des situations, là où nos émotions attirent notre attention sur des éléments de contexte (à juste titre).
Etre en conscience de nos émotions permet donc de ressentir l’attention portée par l’émotion à un élément de notre environnement, pour cognitivement envisager l’ensemble de la situation et choisir comment gérer la situation de façon adaptative.
Ce qui est vécu comme compliqué est de ne pas rester sous le coup de l’émotion, prendre du recul pour voir plus large, prendre du recul avec l’émotion. C’est là toute la ressource du néo-cortex (cf. cerveau tri-unique de Mc Lean), que la transe hypnotique va pouvoir activer en prenant du recul pour ne pas être envahi.
Il s’agit de sortir de l’immédiateté et de construire un nouveau chemin réactionnel, ici au sujet de la colère.
Chateau, dragon, colère
« Prenez le temps de choisir où installer votre château, d’en faire le tour, de vérifier que les ramparts sont en bon état. Au besoin, prenez le temps de les consolider. A l’intérieur, après le pont-levis, il y a le château central, avec des pièces pour recevoir, et quelque part un endroit très confortable et ressourçant. Prenez le temps de vous y installer confortablement et de vous imprégner de ce confort rassurant par les volumes, les textures, les couleurs, une odeur rassurante, une mélodie ou un chant d’oiseau peut-être. C’est un bon endroit pour se ressourcer, avec bien au loin, au-delà des ramparts, l’agitation du monde. Quand vous êtes prêt, prenez le temps d’aller à la rencontre de votre dragon. S’il est à la cave, prenez le temps de le mettre en confiance et de le faire sortir. S’il est au rez-de-chaussée, prenez le temps de le faire monter, voire de monter sur son dos pour voler vers le sommet du donjon, et contempler d’en haut. C’est votre bon guide, vous en êtes le maitre ».
Voici la trame de l’induction hypnotique, qui permet symboliquement d’ériger des limites, des frontières entre soi et le reste du monde. Un mur n’est pas méchant, c’est une limite, il porte un message symbolique. Le pont-levis permet d’ouvrir un espace entre soi et le reste du monde, et peut aussi rester fermé, pour protéger.
Dans l’habitat central, il est prévu un espace de convivialité possible, mais ce n’est pas tout le château. Il contient aussi un lieu sûr, qui peut être une pièce ou un endroit spécifique et dans lequel le patient peut venir se réfugier, pour laisser au loin le reste du monde.
Le dragon symbolise la Colère, et en fonction de sa position dans le château, ça permet au patient de mieux connaître la place de sa colère. Le chatelain n’est pas son Dragon, le patient est un chatelain qui a son château à gérer comme il l’entend, car c’est son territoire. Le dragon est là pour le protéger, dans son intégrité physique, psychique, son territoire, ses valeurs.
Le dragon peut être violent, c’est la colère chaude, agressive, destructrice, celle qui humilie et frappe. C’est celle qu’on rencontre quand le dragon est devant le pont-levis, prêt à attaquer, très réactif, sur la défensive, avec un chatelain en retrait qui ne voit les dégâts qu’après coup.
La colère froide et diplomatique correspond à la colère exprimée par le chatelain . Il a bien reçu le message de son dragon, a bien identifié ce qui était en jeu pour lui là maintenant, et choisit ses mots pour l’exprimer avec diplomatie et fermeté.
L’indifférence correspond au choix conscient de ne pas rentrer dans le conflit, de passer à côté sans s’y arrêter, là où le mépris ajoute une pointe de rejet de l’autre, sans entrer dans le conflit mais en rabaissant l’autre.
Il existe aussi la colère glaciale, notamment dans les couples, où l’atmosphère est lourde de silences .
Symboliquement, si le dragon se situe dans les caves du château, c’est qu’il ne peut jouer son rôle , le patient est comme un chatelain sans défense soumis aux attaques extérieures. Pour peu que ses ramparts soient abimés, nous aurons ici affaire à une victime dans la vie. En transe, l’idée est d’aller chercher le dragon pour le sortir de son antre et le faire monter en hauteur pour qu’il fasse son travail.
Si le dragon est devant le pont-levis, il va défendre et attaquer, mais sans avoir de vue d’ensemble du château, et il est utile ici aussi de faire monter le dragon pour qu’il prenne de la hauteur.
Si le dragon est enfermé dans le château, il va bruler l’intérieur et ainsi heurter le chatelain, ce qui correspond à la culpabilité : la colère qu’on retourne contre soi. Elle n’est pas utile, car bien souvent, chacun fait au mieux…
C’est donc en hauteur, au sommet du donjon, que le dragon va pouvoir faire son travail de bon guide, et dialoguer avec le chatelain pour qu’il soit son bon maitre. Vivre en transe de prendre de la hauteur, de communiquer avec son dragon va permettre symboliquement de changer de place, et d’explorer des situations avec le reste du monde en étant protégé et en pouvant se défendre de différentes façons.
En conclusion
Cette métaphore est intégrative car en fonction de la problématique du patient, elle est modulable, on peut ajouter des pièces et passer plus de temps sur certains aspects du château ; prendre du temps pour trouver et apprivoiser son dragon …
Ainsi, j’ai pu permettre à une femme jeune de nourrir son dragon appelé Croquette pour qu’il grandisse et prenne sa place, permis à une autre femme de construire progressivement son château en pierres pour être au sol, elle qui restait beaucoup dans les airs, déconnectée de tout et sans prise sur son environnement belliqueux. Enfin, un homme a pu renvoyer les grenades qui tombaient dans son château à l’aide d’une raquette de tennis. On voit ici se mêler un univers métaphorique construit, malléable, proposé par le thérapeute au patient, qui se l’approprie et y ajoute des éléments de ses ressources intérieures.